Rencontre du 3ème type

Usurpation d’identité

infiltres Dans le film Les Infiltrés, on suit les aventures croisées entre d’une part un policier immergé dans mafia, et de l’autre un mafieux gravissant les échelons de la police. De nos jours, il existe toute sorte d’infiltré environnementaliste.

En 2011, un certain agent anglais nommé Mark Kennedy avait défrayé la chronique car à force de cotoyer des activistes écologistes… il avait fini par rejoindre la cause environnementale ! Tout aussi troublant, il y a cet ancien militant de Greenpeace, Patrick Moore, devenu fervent militant du nucléaire et des OGM. Il s’est récemment ridiculisé dans une vidéo où il prétend que le round’up est inoffensif, qu’on peut tout à fait en boire… jusqu’à ce qu’un journaliste lui propose de passer aux actes !

De nos jours en France, la navigatrice Maud Fontenoy se fait passer pour une écologiste « pragmatique » en soutenant pêle-mêle les gaz de schiste, le nucléaire et les OGM. Il y a actuellement une pétition en cours pour dénoncer cette imposture. Parce que bon, on a tout à fait le droit d’être pour toutes ces choses là… mais alors pourquoi se réclamer de l’écologie si l’on n’en partage aucune conception philosophique et scientifique.

Est-ce que les carnivores se définissent comme des végétariens « pragmatiques » ?

Mon infiltration chez Nespresso

Une vidéo d'anthologie !
Mark Kennedy dans une vidéo d’anthologie !

Il y a un mois, par l’entremise d’un ami communicant, j’ai été invité à un petit déjeuner pour rencontrer le directeur de Nespresso France. Nespresso, c’est cette marque appartenant au groupe Nestlé, le géant agroalimentaire pas forcément engagé dans la bio, voire plutôt huile de palme, OGM et consorts. Le seul visage que je connais de Nestlé, c’est celui de son PDG Peter Brabeck immortalisé par une séquence du documentaire We Feed The World, où il clame sans sourciller que :

L’agriculture biologique n’est pas ce qu’il y a de mieux. Cela fait 15 ans que l’on consomme des des OGM aux Etats-Unis et il n’y pas eu un seul cas de maladie. Malgré cela, en Europe nous nous inquiétons hypocritement sur leurs effets.

C’est également quelqu’un largement favorable à la privatisation de l’eau et cela se ressent dans la stratégie de la multinationale sur les eaux minérales (Contrex, Perrier, Vittel, Quézac…)

Nestlé contribue à la déforestation en continuant à utiliser l’huile de palme (vous vous souvenez du détournement KitKat ?). Et Nestlé refuse de renoncer aux OGM.

Donc forcément, quand quelqu’un de Nestlé, qui en plus propose des mini-dosettes de café ultra-chères, décide d’inviter une poignée d’écolos, cela promettait une bonne discussion à bâton rompu.

J’étais donc là avec le directeur de Nespresso France, en compagnie de sept « environnementalistes »  et nous avions 3 heures pour poser sans tabou toutes les questions à la direction de Nespresso. Label, capsule, machines, aspect social…

Les paradoxes de tout à chacun

A la fin de cette matinée, franche mais cordiale, je rejoins un ami lui aussi plutôt écolo. Je lui parle de cette improbable rencontre.

« Et alors ? » m’a-t-il demandé.

« Et alors ils m’ont retourné » ! ai-je répondu un peu provocateur. Pendant un moment, il a du se demander si après tout moi non plus je n’étais pas un infiltré…

Plus tard, à tous les gens que je connais et qui ont la machine Nespresso (mais n’osaient pas me proposer des cafés dosettes…) je leur ai dit que dorénavant, tel un Christ rédempteur, je les accepterai…

Mais que s’est-il passé ?

En fait il y a surtout une découverte sur l’aluminium. Loin de moi l’envie d’affirmer que Nespresso est une entreprise citoyenne et qu’un café Nespresso est plus écologique et plus social qu’un café filtre. Mais dans le story telling Nespresso, il y a un phénomène que je trouve trouve enthousiasmant… et ennuyeux !

L’aluminium est recyclable… mais pas recyclé !

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Tract reçu dans une boite aux lettres d’une commune concernée

Au cours de cet échange, il a surtout été question de l’aluminium. En fait c’est un peu le premier truc auquel on pense : la montagne de déchets avec toutes ces capsules dont on ne sait pas bien si elles sont recyclées.

Et bien c’est une drôle d’histoire car au final, des producteurs d’emballage aluminium il y en a plein mais il faut croire que la controverse s’est focalisée sur Nespresso. En fait, les millions de cannettes bues en France, les millions de triangle vache-qui-rit et les millions de barquettes alimentaires ont échappé aux fourches caudines de l’opinion publique.

En réalité, cela fait des décennies qu’en France les emballages aluminium sont peu, pour ne pas dire pas du tout, recyclés. Des tonnes et des tonnes de métal enfouis… alors que l’aluminium a le mérite d’être recyclable à l’infini. Sur 150 000 tonnes jetées chaque année, environ un tiers est recyclé. Le recyclage de l’aluminium, c’est 15 fois moins d’énergie primaire que sa production. Et cela évite les boues rouges comme en Hongrie par exemple.

Et donc depuis quelques temps, pour des raisons oscillant entre intérêt économique et intérêt citoyen, Nespresso a porté la bannière du recyclage des petits éléments métalliques en France. Ils sont allés voir les autres producteurs (Bel, Coca etc…) et surtout ils ont demandé aux centres de tri s’ils étaient d’accord pour s’équiper de machines pour récupérer les petits bouts d’aluminium.

Si vous me suivez bien, c’est un peu comme si la collectivité publique avait attendu qu’un acteur privé arrive pour enfin équiper nos centres de tri. Moi je croyais naïvement qu’il y avait des obstacles compliqués, mais qu’étant donné les sommes gigantesques brassées (et planquées !) par eco-emballages, on finirait par les résoudre.

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Sur le petit prospectus ci-contre, est annoncé cette grande nouveauté, à savoir la possibilité de mettre les petits déchets métalliques dans la poubelle jaune.
ATTENTION : cela ne concerne qu’une poignée de communes (5 % de la population).

Toute cette communication autour de ces 5 centre de tri désormais capables de récupérer le petit aluminium émane de Nespresso avec ce slogan:  Trop Facile !

Trop facile pour Nespresso. Il représente 3% de l’aluminium jeté et l’aluminium représente 1,5% de nos poubelles. Bref, il ne pèse rien dans nos déchets mais voilà qu’attaqué (à juste titre) par l’opinion publique, il est capable de mettre en place une filière de tri en un claquement de doigt.

Il faut investir un million d’euros pour ne plus avoir à enfouir de métaux en Ile-de-France.

Une paille et je ne m’explique pas que les pouvoirs publics aient croisé les bras tout ce temps.

Le double rôle de l’entreprise

Je ne vais pas m’étendre sur les autres aspects techniques (labels, transport, machine etc.) Je souhaite juste partager une interrogation. En plus de Nespresso, j’ai découvert que Vinci aussi faisait du boulot de collectivité…

vinciJe me déplace beaucoup en vélo et il m’est souvent nécessaire de le laisser en gare RER quand je m’évade à Paris. Il m’est déjà arrivé de revoir mon vélo tabassé et c’est frustrant comme tout. Désormais j’ai un badge électronique qui m’a été délivré gratuitement par Vinci. Il me donne accès à un local à vélo, sécurisé et vidéo-surveillé, juste à côté de ma gare favorite.

Je suis ravi comme tout mais ca me fait bizarre d’avoir un badge Vinci dans mon portefeuille alors que j’ai manifesté moult fois contre cette firme qui détruit tout (Notre-Dame-des-Landes, forêt Khimki…)

Là encore, je m’interroge sur ce partenariat avec une collectivité dont c’est pourtant la compétence.

Dans l’économie sociale et solidaire, on défend souvent cette articulation entre intérêt général et intérêt privé. Au travers de ces deux exemples, voilà que Nespresso et Vinci assurent des missions normalement dévolues à la collectivité.

Au final

En résumé, l’équipe de Nespresso et la poignée d’environnementalistes étions au moins d’accords sur plusieurs points :

  • Le café est bon ! C’est d’ailleurs le mérite de Nespresso d’avoir redonné ses lettres de noblesse en en parlant comme on parle du vin.
  • Leur ACV (analyse de cycle de vie) n’est pas si mauvaise, parfois meilleure qu’un café filtre.
  • Leur café est cher.
  • Leurs efforts sont indéniables et globalement convaincants.
  • Leur communication sociale et environnementale est inaudible compte tenu de tout l’imaginaire « What Else » et Tapis Rouge de Cannes qui était jusque là leur alpha-omega publicitaire.
  • Le concept initial de capsules « propriétaires » est un choix initial qui implique de toute façon toute une chaîne anti-écologique. Le vrai défi c’est de pouvoir réutiliser soi-même les capsules. Ou en tout cas de concevoir des systèmes non individualisées. Bref de faire de l’anti-Nespresso…

Et au risque de faire une conclusion niveau collège, j’ai trouvé particulièrement positif rien que le fait de pouvoir échanger, discuter, se confronter sans animosité. C’est toujours agréable de constater à quel point ce monde n’est ni noir ni blanc mais tout en nuances de gris

 

eau-dede-vinci

3 réflexions au sujet de “Rencontre du 3ème type”

  1. Hé!baptiste tu te ramolli ou quoi?.trop de décaféiné probablement…ils sont les rois de la com subliminale c’est tout! s’adressent au micros reseaux pour se » verdir » tu ne crois pas? on en discute auprès d’un bon percolateur à la maison dès que vous venez nous voir.dégustation en aveugle et arguments éclairés .Agathe aimera revoir Didinne…bises Geneviève et Gilles

  2. Article intéressant mais…
    -il va valoir à son auteur de violentes attaques de la part de certains de ses amis
    – il aurait fallu rappeler que Nestlé est la première entreprise agroalimentaire dans le monde, préciser son bénéfice annuel afin de faire comparaisons avec leur investissement en Ile de France, générateur d’excellentes retombées médiatiques
    – il faudrait aussi se souvenir du scandale des campagnes en faveur du lait infantile dans les pays pauvres
    – les capsules sont la partie émergée de la montagne de déchets non recyclables générés par la production des produits Nestlé dans le monde, finissant en déchrage ou en incinération.

    Comme disait l’autre  » POur diner avec le diable, il faut avoir une très longue fourchette »

  3. Bonjour Jean,

    Oui la liste est longue concernant Nestlé et je n’ai aussi donné que quelques échantillons. Vos rappels des faits sont tout aussi accablants.

    Et bien sûr que cet investissement est une paille dans le budget global de Nestlé.

    Du coup la question est plutôt : peut-on distinguer la marque de son groupe, Nespresso de Nestlé. Ce sont deux entités différentes, à la manière… d’un préfet pour un président de république.

    C’est d’ailleurs ce que j’ai dit à ce petit déjeuner, que Nespresso deviendra réellement crédible quand ils auront coupé les ponts avec la maison mère (ce qui est donc impossible). C’est un peu vache pour eux mais cela rappelle l’absurdité qu’il y aurait à dire que Nestlé fait des choses géniales parce qu’une seule personne fait des choses admirables.

    A l’heure où l’on dénonce la main mise des sponsors pollueurs sur la COP21 et que ces mêmes sponsors en font des tonnes sur leurs micro-projets écologiques menés http://www.reporterre.net/Les-gros-pollueurs-tiennent-la-COP on aimerait effectivement voir davantage d’entreprises qui font rentrer de l’économie dans l’écologie que l’inverse.

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