Pour David

Mon cher David,

Je suis heureux de pouvoir te dédier ce billet sachant que tu ne le liras certainement jamais. Pour la simple raison que tu es parti pour un voyage sans retour.

Juste avant que tu nous quittes, tu as toi-même dit que cela faisait bizarre de se sentir triste simplement en constanntant la tristesse des gens qui sentent ton départ. Exactement comme ces enterrements où l’on culpabilise de ne pas être chagriné par le défunt cependant que l’on se soulage à l’idée de pouvoir verser des larmes sincères et d’empathie.

Bon ! Tu n’es pas mort; au contraire ! Mais d’un point de vue social c’est tout comme. Passer la toge et méditer dans au monastère zen pour le restant de sa vie, c’est sombrer lentement dans l’oubli. Et, hélas, peu de gens comprennent ce choix.

Or moi je le comprends sans peine. Que ce monde est fatigant à la fin !

On a passé toute une journée, magnifique, ensemble, quelques jours avant ton départ. Ce qui est plutôt amusant puisque l’on se connaît peu. Dans ce couvent réhabilité en restaurant, perdu dans le Royans et ses montagnes dorées par l’équinoxe d’automne, j’ai voulu faire un bon mot : quel dommage de ne pas avoir deux vies !

Une vie régulière et une vie séculaire. Une pour se régler au monde spirituel.

Et une autre, dans le « siècle », pour vivre dans le matériel, le quotiden, le train-train avec ses retro-planning qui n’en finissent jamais…

Bon deux vies ca fait beaucoup. Même mon meilleur ami m’avait dit qu’une vie c’était presque trop… (et ça c’est un vrai bon mot !)

Dit comme cela, on pourrait penser que le monachat n’est qu’une fuite, une désertion, une capitulation face au capitalisme. Pourtant, nous avons longuement parlé de ta pratique méditative. J’aime bien te présenter comme mon pote champion du monde en méditation. Surtout parce que moi je suis nul, je désepsère de comprendre comment cela fonctionne, malgré tous les livres zen que j’ai lus sur le sujet !

Tu m’as expliqué que c’est comme la cuisine. C’est mieux manger un bon plat plutôt que de lire la recette. Je regrette de ne pas avoir pris le temps de faire une séance avec toi, dans le Vercors, comme un saut à l’élastique…

Ayant eu quelques révélations mystiques lors d’un séjour au Mont Athos, où je croisai un vieux moine orthodoxe français au milieu de réfugiés anarchistes… j’ai depuis développé une sorte de goût romantique pour le cénobitisme…

Les dernières tribus s’exterminant peu à peu, les monastères sont peut-être les derniers lieux où l’on peut voir un autre monde dans ce monde. Un pied de nez involontaire au There Is No Alternative.

Peut-être que je fais fausse route avec mon obsession à voir de la poésie ou du politique dans une pratique qui n’est en fin de compte peut-être qu’un endoctrinement. Quand tu m’as énoncé quelques règles de l’étiquette zen que tu allais respecter (pas de parapluie, pas à moins de 5 mètre de sa toge…) tu m’as assuré que oui c’était inepte. Et c’est pour cela que j’ose croire que cette étonnante vocation est un acte mûrment et longuement réfléchi.

Un monastère, c’est un paratonnerre contre la foudre du temps qui passe. Je te disais que ce monde est fatigant. Pas plus tard qu’hier (mais on pourrait actualiser ce billet chaque semaine…) on apprenait pêle-mêle l’ampleur de la fraude fiscale, le report des objectifs de lutte contre le changement climatique, du glyphosate et que sais-je encore…

Le monde n’est pas fatigant, il est épuisant. Une barque qui fuit de tous les côtés et des milliards de marins qui ne veulent pas écoper car ils voient bien qu’on est au sec dans la cabine VIP…

Mon cher David, tu es donc parti. Peut-être que tu reviendras. Des moines défroqués il y en a plein. Peut-être que le monastère est un canot de sauvetage qui lui aussi peut prendre l’eau.

Que l’on vive dans son siècle on que l’on vive reclus, peut-être qu’on est dans le même bateau, dans la même galère.

J’aime bien me dire qu’un des moines français les plus célèbres porte le nom d’une marque de pastis.

Chacun ses remèdes contre ce monde fatigant.

3 réflexions au sujet de “Pour David”

  1. Cher Baptiste,

    Il aura fallu qu’un peu d’eau coule sous les ponts pour je trouve quoi répondre à cette touchante lettre que j’étais sensé ne jamais recevoir. Encore que, de l’eau, il n’en a pas coulé tant que ça! Paraît que notre bonne vieille Terre a un peu chaud ces derniers temps…

    Et le voilà revenu, pas même eu besoin de défroquer!

    J’ai rencontré de belles personnes en séjournant parmi les moines, j’ai eu la chance de plonger dans de profondes extases qui ont éclairé ma compréhension du monde. Et j’ai surtout rencontré cet architecte un peu barré qui venait de faire faillite et qui profitait du gîte et du couvert gratuits dans les monastères sans trop se préoccuper de spiritualité. Un soir glacial, sous les étoiles, il m’a posé la sempiternelle question : « pourquoi? » (cette même question qui flotte en filigrane de ta très belle lettre ouverte)

    J’ai essayé de mon mieux de lui expliquer, de partager avec lui ces expériences qui m’ont conduit à être certain que l’on participait au monde même en s’en retirant, qu’on pouvait lui offrir une aide substantielle dans une certaine forme ascèse et de réclusion. Ce drôle de type s’est mis à penser à voix haute à peu près dans ces termes : « ok donc en fait, le monde va mal et tu t’en échappes pour l’aider différemment… Bonne idée… Mais du coup, si tous les gens bien intentionnés comme toi font de même, il ne restera dans le siècle que des c…… ou presque. Et alors, comment va virer ce monde si tous les gens biens s’en extraient? »

    La graine était semée.
    Elle a vite germé, arrosée copieusement par les mémoires encore fraîches de ces années passées aux Ecouges, à œuvrer à l’intérieur du monde, pour promouvoir une autre façon de vivre son rapport à la Nature. Et me sont revenues les paroles de Taïun Jean-Pierre Faure, moine Zen à qui j’avais fait une demande d’ordination quelques années plus tôt : « oh mais tu n’es pas obligé de t’enfermer à Kanshoji pour être moine, tu peux reprendre ton violoncelle et poursuivre ta pratique! »

    Drôle d’époque, drôle de monde dans lequel nous sommes nés. Trop vite, trop chaud, trop peuplé, trop trop… A en croire Servigne, Brault, Dion et compagnie, nous sommes, nous autres humains, plutôt mal barrés. Et peut-être que Pacalet a raison : « l’humanité disparaîtra : bon débarras! » Va savoir cher Baptiste! Tout va si vite, tout change si brutalement. Moi qui hier ne voulait plus croire en l’amour, qui était persuadé que le seul désir qu’il fallait nourri c’était celui de ne plus en avoir du tout, qu’il valait mieux s’abstraire du monde plutôt que de cautionner sa folie; ce moi pétrit de certitudes patiemment auto-vissées dans le crâne est aujourd’hui amoureux comme jamais et ne souhaite qu’une chose : œuvrer depuis mon humble hauteur à ré-enchanter le monde du dedans, incarner et manifester au mieux ce qui me fait du bien et que je rêve de voir fleurir ici bas : la lumière, l’amour, la légèreté, la joie, la paix, la confiance, l’ouverture…

    Je repense à ce très cher ami qui avait un discours imparablement étayé pour justifier le fait qu’il ne voulait pas d’enfants. En substance : il ne souhaitait pas mettre au monde une vie dans une société avec laquelle il est profondément en désaccord. Fortuitement, il a rencontré une chaman qui lui a tenu un discours similaire à celui de mon architecte londonnien en faillite : « et donc tu te moques que ceux qui traverseront cette période de profonds changements soient ceux-là même qui entretiennent le système que tu renies? Tu ne crois pas que ce en quoi tu crois mérite d’être transmis? »

    Je tourne autour du pot… Où j’en suis aujourd’hui? A penser comme toi que dans une grotte, un monastère, à New-York ou sur une île déserte, nous sommes effectivement tous embarqués dans le même bateau. Chacun fait de son mieux avec ce qu’il est. Chacun répond à sa manière à ce monde qui pleure et qui crie. J’aime la pensée de Paul Chefurka qui dit que l’essentiel est de requestionner à chaque instant la cohérence entre ses propos, son ressenti et ses pensées et de réajuster sa trajectoire en conséquence…

    Les Ecouges, c’est presque un monastère au final… En tout cas, c’est ici qu’aujourd’hui j’ai envie de « réinventer des récits » pour paraphraser cette pensée de Cyril Dion que j’aime bien… Et j’espère que nous aurons toi et moi l’occasion de nous retrouver pour poursuivre ces bons et beaux échanges que nous avons toujours eu.

    Alors… A bientôt?

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