Du transhumanisme à la neurosagesse (il est fort ce Idriss Aberkane)

p1020616Début 2016, j’avais évoqué une vidéo inspirante d’un certain Idriss Aberkane à propos de l’économie de la connaissance et du biomimétisme. Cette vidéo est devenue virale en septembre 2016 et c’est bien mérité car, malgré les bémols que j’avais humblement barbouillés sur sa partition à l’époque, son intervention était inspirante. D’abord parce qu’il a un talent de vulgarisateur, avec des formules bien amenées et des métaphores perspicaces, ensuite parce qu’il propose un futur « out of the box« .
Je le remercie d’avoir répondu brièvement à mon billet expliquant les raisons de ce qui me semblait des lacunes. Pour se disculper, il évoquait une vidéo tournée dans un contexte de lobbying où il s’agit de convaincre des décideurs.

La nouvelle vidéo qui circule est au sujet d’un livre qui est paru ce 4 Octobre (et que je n’ai donc pas lu… pour le moment) : « Libérez votre cerveau« . J’invite tout le monde à la visionner :

Le bon doigté pour attraper un problème avec son cerveau

Attraper une bouteille avec sa main est trivial car on voit comment s’articule notre main. Mais comme on ne « voit » pas notre cerveau, on ne l’utilise pas forcément de manière optimale pour appréhender un problème cérébral.

« Si l’on voyait comment notre cerveau attrape de la connaissance, on aurait pas besoin de faire de la recherche en neuroscience ».

ruediger-gammCette comparaison nous fait comprendre en un éclair comment font les « prodiges » tel ce Rüdiger Gamm, capable de trouver en une seconde que 53 puissance 9 vaut 3 299 763 591 802 123. Il répartirait l’effort sur plusieurs aires du cerveau pour « attraper le problème » un peu comme on utiliserait plusieurs doigts pour attraper une bouteille.

Mémoire épisodique, mémoire spatiale, mémoire procédurale et mémoire de travail (celle qui dure 15 secondes) sont activées et synchronisées pour une nouvele « ergonomie » cérébrale.

« La bonne nouvelle c’est qu’on pourrait tous faire ça »

Car « quand on fait de la neuro-ergonomie, on peut tout changer : l’école, le travail, la politique, la communication ». Peut-être sans le vouloir, le propos insiste sur les possibilités dans la pédagogie. En postulant que l’apprentissage à l’école est une souffrance, il laisse entrevoir une possibilité d’apprendre en utilisant les résultats de la neuroscience. Et là où c’est effectivement une très bonne nouvelle, c’est qu’il semblerait que notre cerveau raffole d’un truc pour apprendre : le JEU !

Jouer est la façon normale d’apprendre. Pas la façon exceptionnelle ! […] Aujourd’hui l’école n’est pas compétitive pour capter l’attention.

Et on en vient au point qui m’a motivé pour écrire à propos de cette vidéo. Idriss Aberkane constate qu’à notre époque (société  des loisirs, de la distraction ?) avec les jeux vidéos, la télé, facebook, etc. il faut reconnaître que l’école peine à capter notre attention !

dirtyIl se trouve que depuis quelques mois, j’ingurgite une quantité de vidéos Youtube. J’ai en effet débusqué (enfin, après toute le monde…) une communauté de youtubeurs talentueux qui font de la vulgarisation scientifiques. Entre autres MicMaths pour les mathématiques et DirtyBiology pour la biologie.

Alors on objectera que ce n’est pas très nouveau. Que ce n’est que le « format » qui change. Qu’il y a aussi des excellents livres, revues… et même d’excellents professeurs tout simplement qui font aussi bien qu’un Youtubeur pour propager de la connaissance.

La différence repose sur le pouvoir de contagion. Si je peux m’emballer pour une lecture (par exemple le dernier David Graeber ou un nouveau tome de l’Encyclopédie du Dérisoire et de l’Inutile…) je vais prêter le livre à un ami avec une faible probabilité que ce soit lu par l’heureux élu.

Depuis quelques mois j’embête tout le monde avec ce doute qui m’habite depuis quelques mois : et si la vulgarisation scientifique n’allait pas devoir abandonner progressivement l’écrit pour la vidéo…

Exemple personnel et récent : au même moment où je lisais un ouvrage de référence sur les langues celtes, je tombais sur une vidéo d’un jeune youtubeur qui proposait une superbe cartographie en timelapse de l’évolution desdites langues. Plus clair, plus direct, plus facile à digérer.

librairie-visage

Au début j’en étais très chagriné, victime du syndrome du jeune Sarte analphabète qui vénérait les « pierres levées » de la bibliothèque grand-paternelle. Oui le livre garde une dimension sacrée et c’est comme un blasphème pour moi que de comparer la littérature pluri-millénaire à cet épiphénomène technologique nommé Youtube.

Mais ironiquement, dans le cas présent du youtubeur/auteur Idriss Aberkane, la promo du livre est ici bien assurée par la vidéo. Je crois donc que je vais quand même aller plus loin que ces 10 minutes de vidéo et me farcir le livre 😉

Mais revenons à cet extrait justement. Le chercheur nous fournit une nouvelle métaphore. L’école c’est comme un buffet à volonté dans un hôtel de luxe. Un truc génial donc… sauf que le maître d’hôtel vous ordonne de tout manger ! Et d’être sanctionné sur tout ce que vous n’aurez pas bien mangé !
(Pour infos, il y a des restaurants asiatiques qui pratiquent ce genre de règle… et c’est vrai que ça incite à des comportements étranges…)

Une bonne école est une école où le prof prend son pied et où l’élève prend aussi son pied.

En conclusion, il évoque le danger des neurosciences (que je connais bien grâce au travail incomparable et précurseur fourni par Pièces & Main d’Oeuvre) qui risquent bien de se retourner contre nous puisqu’elles sont surtout étudiées dans le secteur militaire et marketing…

yoga-soldat

Et donc d’invoquer une sorte d’éthique en neuroscience, qu’il appelle neurosagesse. Gageons que cet appel est autant périlleux que l’éthique en biologie… Oui, effectivement « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme« . Et je ne suis pas certain qu’un manifeste, aussi bon soit-il, orientera les recherches en neuro-science pour la paix et l’allégresse. C’est mon background Ellulien qui parle…

Mais ce manifeste, en renouant avec la vieille idée du surhomme (le surhomme bien compris, celui qui sait se dominer) renouvelle tout de même fortement la question de la Technique. Car là où les dominants rêvent de transhumanisme (doper l’homme par l’artefact) cette neurosagesse propose une troisième voie à savoir une possibilité de doper l’homme par la Méthode. En premier lieu la pédagogie mais surtout donc la connaissance intérieure et psychique.

Alors même si l’on se méfie toujours des lendemains qui chantent, je dois avouer qu’en tant qu’eco-sapiens, c’est à dire étymologiquement attachée à la sagesse chez soi, cette neurosagesse ici proposée me plaît bien. Qui sait ? On va même pouvoir la rattacher définitivement avec les recherches en neuroscience de la méditation.

Affaire à suivre donc !

(Edit voici le billet où je fais part de ma déception : On peut se tromper )

3 réflexions au sujet de “Du transhumanisme à la neurosagesse (il est fort ce Idriss Aberkane)”

  1. Merci pour ce billet plein de sagesses !
    Il est vrai qu’on apprend plein de choses sans trop se fatiguer avec Dirty biology. Je me demande aussi s’il faut que je sois triste de ce succès de la video sur le livre. En même temps, je me rends compte, qu’à force de travailler sur un écran, je prends de plus en plus plaisir à me plonger dans des pages de papier. Tout n’est donc pas joué.
    Et sinon, à quand le prochain billet sur la neuro-méditation ?

  2. Sarte, comme le département ? 😉

    Baptiste, je partage une partie de ton enthousiasme à propos du talent pédagogue de Idriss Aberkane dans cette vidéo de promotion, et je ne suis pas totalement insensible à la promesse d’une neurosagesse quand l’usage habituellement précipité et outrancier des neurosciences relève plutôt de la neurobêtise, qui prépare le terrain pour le néurofascisme évoqué. Je suis curieux de découvrir la méthode qu’il nous a concocté pour délivrer les potentialités de notre cerveau, mais j’ai tout de même du mal à envisager sa leçon de sagesse sans une certaine circonspection.
    Je suis convaincu qu’une meilleure connaissance du fonctionnement de notre corps est utile, mais la connaissance des mécanismes physiologiques est surtout utile pour écarter les préjugés et les craintes infondées, sans doute moins pour rendre l’incarnation plus dense ou plus subtile. Comme Idriss Aberkane semble bien l’affirmer, il n’y a guère que la pratique qui puisse avoir cet effet – c’est en dansant qu’on apprend à se mouvoir librement – tandis que la connaissance des mécanismes peut au mieux consolider les enseignements de la pratique, aiguiser sa méthode, et encore de façon marginale car les savoirs qui conduisent les pratiques corporelles sont principalement issues de l’exploration de ces pratiques par l’expérience vécue.
    Et s’il en va ainsi pour le corps mis en mouvement – comme cette main qui saisit la bouteille – le caractère marginal des connaissances des mécanismes physiologiques infiniment complexes du cerveau n’est-il pas plus évident encore, dès lors qu’il n’y a plus rien dans l’expérience vécue qui puisse faire le lien entre penser et l’activation d’une myriade de neurones ? Alors, paradoxalement, Idriss Aberkane semble devoir nous expliquer que les neurosciences ou la vulgarisation neuroscientifique ne nous apprendront jamais à mieux penser, mais que seul le jeu le peut (et, en fait, toute pratique de l’esprit assez stimulante et à la fois assez exigeante pour nous pousser juste au-delà de notre zone de confort, comme le peut une bonne conversation, un bon livre ou un bon film, mais Idriss Aberkane parle peut-être principalement de jeu parce qu’il a fondé une société qui développe des jeux vidéos « neuroergonomiques »).
    J’aimerais croire que la neuroergonomie s’apprête à nous révéler les règles inédites des jeux qui restent à inventer, et qui libéreront comme jamais notre cerveau, mais je ne serais guère étonné de constater que ces règles n’ont rien d’inédit et qu’elles sont à peu de chose près conformes (à part quelques astuces pour mémoriser ou calculer plus efficacement) à celles que les pratiques patientes de la pensée ont dégagées au fil des siècles. Alors nous aurons assisté à un n-ième neuro-effet d’annonce. Mais je n’aime rien tant que d’être étonné!
    Pour l’instant, ce qui m’étonne, c’est qu’on croit sincèrement qu’un consensus scientifique sur les mécanismes d’apprentissage les plus profitables au développement de l’esprit humain pourraient suffire à faire changer l’école, quand tout concours par ailleurs à entraver le développement de l’esprit humain et, sinon, à embrigader son développement au service de l’aliénation du plus grand nombre. Comme si c’était la simple et innocente ignorance de ces mécanismes qui était la cause de ce qu’est en effet trop souvent l’école, une machine à normaliser et à dégoûter du savoir.

    Pour revenir au motif de ton billet, le petit malaise que provoque chez toi une préférence coupable pour les vidéos au détriment des bons vieux livres, je crois qu’il suffit de remarquer leur complémentarité. Une bonne vidéos est un bon moyen de vulgarisation, mais ce n’est semble-t-il pas un moyen aussi pratique que le livre pour l’approfondissement et la lente maturation de la compréhension. Je doute qu’une vidéo ou série de vidéos de 36 heures sur un même thème soit nécessairement plus stimulante et plus captivante qu’un livre bien construit. Au demeurant, une bonne vidéo repose sur un scénario bien construit, qui a dû être écrit, ce qui n’est pas moins noble que l’écriture d’un livre. Ton malaise vient peut-être de l’inquiétude que tu aurais d’être de plus en plus tenté par une accumulation d’une grande diversité de savoirs vulgarisés plutôt que par l’approfondissement de quelques uns. Alors c’est la valeur du savoir qui est en question plutôt que la valeur des supports.
    Bien à toi.

  3. Merci Fabrice pour l’attentive lecture et la sagace réponse.
    Pour Sart(r)e, je m’étais relu pourtant. La vérité si je (le) mens !

    Je viens d’entamer le live donc je reviendrai certainement étoffer par la suite. Les apartés sur « Le règne de la quantité »citant explicitement René Guenon sont inattendus dans un tel ouvrage (pour l’instant assez confus mais pas déplaisant). Quelques phrases confirment ce que tu dis, à savoir une pleine conscience et une humilité envers cet étrange phénomène qu’est la pensée. Et une dose de lucidité sur le miracle annoncé de la neurosagesse. Bref, le ton est bien plus mesuré dans l’écrit que dans la vidéo. C’est heureux !

    Effectivement, je n’avais pas réalisé la partialité à insister sur le jeu (et le jeu vidéo en particulier) là où la simple notion de plaisir suffit.

    Et tu as vu parfaitement l’intérieur de mes doutes. C’est bien la tentation d’embrasser en surface une multitude de petits savoirs que permet le support vidéo.

    Je reviens par ici finaliser la critique du livre.

    Au plaisir de se savoir lu (et compris) !

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